—Je ne plaide pas. Quant à ta condamnation, puisqu'en effet, dis-le-toi bien, je suis ton juge sans appel,—elle n'est pas prononcée encore. L'avenir dépend de toi… de ton intelligence, et de ton cœur. C'est à eux que je fais appel, à ce qu'il peut rester de sain, de normal en toi… Tu es vive, mais tu n'es pas méchante. Tu me l'as encore prouvé hier, à propos de ta dot…

—Cet argent est le tien, père, et rien ne te forçait à me le donner.

—C'est vrai. Mais, moi, je t'aime bien! Et d'autre part, je dois l'ajouter, étant honnête: ne pas te doter, dans ma situation d'affaires, impossible! Le mariage d'une fille, pour un grand industriel, c'est, à tous les sens du mot, un placement. Il doit correspondre à l'importance du bilan, et renforcer le crédit. La dot n'est pas seulement, dans notre monde, un usage qui fait loi, c'est, pour l'opinion, un critérium. La cote d'une fortune. En acceptant, comme tu l'as fait avec Lucien, de ne recevoir qu'une dot fictive, tu m'obligeais donc, plus que tu ne penses… Et je t'en remercie encore.

Elle ne broncha pas. A l'élan de son affection acceptant de se dépouiller, avait succédé le dégoût de n'avoir été dans ce négoce que denrée inerte, et tarifée. On se la passait de main en main, non pour sa valeur propre, mais pour simple évaluation marchande.

—J'ai déjeuné ce matin avec Lucien. Je voulais vider son sac… savoir ce qu'il y avait sous cette histoire de réveillon… Bon! bon! je n'y reviens pas, bien qu'il soit nécessaire que tu saches: cette femme…

—Maman m'a déjà dit. Chantage, sinon scandale, et cætera… N'y reviens pas, c'est inutile.

—C'est qu'il va venir, lui!… Ta mère ne m'a révélé ton beau coup qu'à la minute… Et je ne savais plus où le prendre, au téléphone…

—Je l'attends.

—Permets! Ou tu es raisonnable, et il n'y a pas d'inconvénient, au contraire, à ce que vous vous rencontriez. Ou tu es irréductible, et alors tu ne le verras pas. J'arrangerai les choses comme je pourrai, de mon mieux… Décide.

—Je le verrai.