«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta charmante figure, comme le soleil brûle un nymphée sans eau!»
Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide, frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels, Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, le céleste précepteur des Dieux, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite, accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir, il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des hommes dans la science du devoir.
Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:
«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux. Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes, quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!
«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple? Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi, étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières, ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois avec ta grandeur!»
Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels, les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils suppliaient avec lui ce noble anachorète.
Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, continuant à marcher d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la naissance.
«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau des étangs. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, hélas! sur toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres, l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et personne, à cette heure comme à l'autre, ne s'aperçoit qu'il a marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes successions.
«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt pour ne plus se rejoindre: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés avec raison les attelages du Devoir.
«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma, l'auteur des créatures. Notre père, sans aucun doute, fut admis au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques, gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la vertu indigente. Le ciel a reçu, n'en doutez pas, ce dominateur de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices, savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au plus avancé des âges.