Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort, Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage charmant comme une pléoménie; et ce bon Lakshmana a perdu son père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de larmes!

Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon cœur!»

Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint, délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama: «Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif dans les royaumes des Mânes!»

Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le cœur tout bourrelé de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»

Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata: «Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les avait ou non rassemblés.

Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.


Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses royales mères, désolées et comme irrassasiables de chagrin, se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes. Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre établi des préséances, et les presse avec les surfaces de ses doigts veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se mirent à pleurer.

Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse au cœur, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères en proie à la douleur.

Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes. Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»