«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté? Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est échu?—Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut résulter une immense catastrophe.

«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes, d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»

Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction, fit connaître en ces termes au pieux Râma, qui l'interrogeait ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par le chagrin de l'œuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils. Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi que ton père est descendu au tombeau!»

À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le silence.

«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères, comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois, et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.

«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour: mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de leurs vœux.»

À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma. Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme, né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant toujours marché fidèle à ses vœux, quel homme de ma condition voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part, telle que me l'a faite mon magnanime père.»

À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer! En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le plus cher de tous ses fils.»

À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine, d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma, le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un éléphant couché au bord des eaux et que l'écroulement d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous, et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a reçu tous les honneurs dus aux morts!

«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon retour des pays étrangers!»