L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région. Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de l'yodjana.

L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une marche vive, car la vue toute prochaine de Râma fit naître en lui-même une joie égale à celle de Bharata.

Ce resplendissant taureau du troupeau des hommes, ce héros aux longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies, ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin est jalonné par des signes pour guider ceux qui reviennent à l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la chaumière de Râma que je vois monter et se mêler au ciel bleu cette fumée du feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un grand saint et qui remplit dans ces bois les commandements de mon père!»

Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et ses cheveux à la manière des anachorètes.

Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata, ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et, n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir, tant les foules avides se faisaient obstacle l'une à l'autre; ce héros, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence, fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»

Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement, et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.

L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami, que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir sans lui, quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?

«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste, l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?

«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire: elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit peut dire une parole salutaire.

«Tu ne fréquentes pas, j'espère, des brahmanes athées? car ce sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau du troupeau des hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs, qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats, tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et tes serviteurs à les partager avec toi?