Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut satisfait et, se tournant vers Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que l'on nous serve à manger!»
La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et seulement après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka prit enfin sa réfection.
«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité, j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»
Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes, Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère: «C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne trêve au plaisir, noble fils de Raghou; fais entrer Sîtâ dans une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la cuirasse.»
Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»
À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles: «Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi, prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»
«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant a brisé.»
Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux, et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur, attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»
À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la vérité, la pudeur fit rentrer, pour ainsi dire, Lakshmana dans ses membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion, il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère ne vient ici que pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici pour nous voir.»