«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre, l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis d'elle comme un fils devant sa mère.»

À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein de sanglots, il tomba sur la terre.

Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête, Râma se recula vite, les yeux un peu troublés sous un voile de larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu sur la berge d'un fleuve.

Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer d'amour les hommes, de qui l'âme est sensible aux peines de l'humanité!

Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère, consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous tourmente nous-mêmes: allons! pars! retourne dans Ayodhyâ! Je ne puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du plus grand des rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin d'Ayodhyâ!»

Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage: «Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur, au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant, fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi, qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»

«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le consoler avec des paroles heureuses.

Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent. Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les tiges du graminée.

Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était, par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma, ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les affaires au gré de tout le monde.»

L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté dans ses vœux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie, décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un gigantesque éléphant.