«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là, vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez l'immortalité.»
«À ces habiles paroles du Vent amoureux, les jeunes vierges lui décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:
«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions ta force de nous en précipiter: oui! Dieu léger, nous voulons rester dans la condition faite à notre famille.—Qu'on ne voie jamais arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra jamais notre époux.»
«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.
«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:—«Quelle chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre ainsi toutes bossues?
«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles répondirent, baissant leur tête à ses pieds:—«Enivré d'amour, le Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir, ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.—Toutes cependant nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour: «Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point une autre chose que ce qui est honnête. Nos cœurs ne sont pas libres dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, comme tu vois.»
«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que ces violences du Vent, vous les avez souffertes avec une sainte résignation, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment, tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur à venir.»
«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage des cent princesses. Enfin, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans la suite des temps appelé Kanyakoubja, c'est-à-dire la ville des jeunes bossues, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.
Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète d'une sublime énergie, accomplissait un vœu de chasteté vraiment difficile à soutenir.—Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou, appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même vœu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser une obéissance soumise et pieusement dévouée à ce grand saint, absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi, que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle chose aspirait son vœu le plus ardent: «Ce que je désire de toi, c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma, comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière, auréole éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été liée par la chaîne du mariage.
Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au féminin est gandharvî.