«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, vaillant meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis. Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»
À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux: «Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.
Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ, sœur de Râvana, le démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus. À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint hideux, un caractère méchant, cette ignoble fée, cruelle à servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.
Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de femme, lui tient ce langage avec un doux sourire: «Qui es-tu, toi qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable, séjour des Rakshasas?»
À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ, mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir, je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à la voix de ma belle-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc, toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu es, quelle est ta famille, et pour quel motif je te vois errer seule ici et sans crainte.»
À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a répudié les mœurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé, à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble, Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ? Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et douée, comme toi, des avantages de la beauté. Laisse-moi dévorer cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là des bois enchanteurs.»
Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:
«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un époux assorti à cette beauté, dont je te vois si bien douée; il est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»
À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté, quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana: «Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»
À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»