«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas. Autrement, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi, lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta main aujourd'hui même!»

À sa cruelle sœur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est tout simplement qu'un homme, un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt, aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur! Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur la surface de la terre!

«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs tendres, fines, délicieuses.»

La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient à son cœur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!

«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le sang de Râma sur le front même de la bataille!»

À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une volupté de tourmenter le monde.»

Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où l'orfévre habile avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.

Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé dans son char, ils se tinrent attentifs à sa voix, rangés autour de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée, pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «En avant! sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à celui du grand Océan.


Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.