À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux ennemis.»
À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont l'orage entrechoque de grands amas.
Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles, variés dans les formes.
Il en reçut toutes les flèches d'un air impassible, comme l'Océan reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels, Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les coups nombreux de la foudre enflammée.
Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.
Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas. Ailleurs, tranchées par les dards en forme de croissant, les têtes des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite convulsivement ses lèvres pliées.
En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de son frère Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la vigueur épouvantable, au cœur plein de courage: «Héros, que l'on ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je vais précipiter au séjour d'Yama cet audacieux Râma, tout fils qu'il est du roi Daçaratha!»
Quand Doûshana eut aiguisé leur courage émoussé et rendu à l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles. Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir sans relâche à coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et les bras et les têtes.
Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur le vaillant Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer contre le puissant Indra.
Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue, échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui criant: «Bien! bien!»