Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.
Note 21: Le Tartare indien.
Le Rakshasa nommé Triçiras, ou le Démon aux trois têtes, se jeta devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage: «Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur belliqueuse et reste spectateur un instant.»
Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc et s'avance le front tourné en face de Râma.
Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.
Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc: maintenant reste ferme devant moi, si tu l'oses!»
À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son drapeau arboré.
À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char, qu'il fendit le cœur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre avec six dards acérés. Vomissant un sang hideux, sa vie tranchée par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.
À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le cœur de Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits, il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement de la peur s'empara de Khara lui-même.
Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.