Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant, enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le cœur de Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable, l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il encore dans la grande forêt.
À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée: «Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par Lakshmana!»
Mârîtcha, quittant sa forme empruntée de gazelle et reprenant sa forme naturelle de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie, qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre, d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée, par le même chemin qu'il était venu.
À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce que devient le noble fils de Raghou; car et mon cœur et ma vie me semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des lions!»
À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne cours aider l'infortuné Raghouide?»
À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin, Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante, dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais échapper un mot qu'on puisse reprocher à son courage!»
À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables, tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux secrets et des ennemis cachés!»