«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête, elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant, comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynœcée. Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins nous prêtera un brillant tapis. J'ai bien envie de m'asseoir dans mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal, abattu sous ta flèche.»
Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ, est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha, il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en pourrait-on voir sur la terre!
«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes sur l'or de son pelage et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs. En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de nacre et de perle?
«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux, c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse leur arc sans pareil!
«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais toi, héros, veille ici d'un œil sans négligence sur la princesse de Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en mille formes!»
Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés sur les épaules, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt. Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon, agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici! elle s'approche!»
Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête; tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait donc ainsi par toute la forêt.
Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie, marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par une longue distance.
Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et là toutes les parties du bois immense.
Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles, s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces flèches.