«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu, j'habite, Râma, sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma sœur. Satyavatî, la noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves, parce qu'elle a été pure, dévouée aux saints devoirs de la vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant accomplir un vœu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce à ton héroïsme, vaillant fils de Raghou, mon sacrifice a été parfait.
«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!
«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève, comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre, haletante, il n'y a qu'un instant, sous la chaleur enflammée du jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres, qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»
Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... c'est bien!» saluent d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.
Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres, Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il, fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un pas allègre en voyage.»
Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.
Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve, ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.
Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la reine des bruyantes rivières; dis-moi comment est venue ici-bas cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois mondes.»
Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué, Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La Gangâ, de qui tu vois les ondes, noble enfant de Raghou, est la fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut appelée Oumâ.