Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant, vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme assortie.

Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres de corail, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana, noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde obscurité.

À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme fascinant le cœur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour, le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune, aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la princesse aux membres tout rayonnants:

«Femme au charmant sourire, aux yeux charmants, au charmant visage, cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante, et rien n'est plus joli à voir, femme chérie à la figure enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré, mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe dessinée suivant les plus justes proportions. Tes mains bien faites sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds, qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches couleurs du lotus, ils ne sont ni moins beaux ni moins gracieux dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! Non! Je n'ai jamais vu sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la beauté!

«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits sauvages.

«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»

Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante, aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana, caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle apporta de l'eau; elle invita ensuite le faux brahmane à manger des aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit alors invité par Sîtâ avec un langage franc et sans réticences, le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses vœux.

Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé, le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine ambitieuse au cœur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus au vieux monarque.

«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, disait-elle, que je ne l'aie obtenue: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie! Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur, dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même cérémonie soit destinée à sacrer mon fils Bharata; que Râma s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant pour les bois, et que l'on sacre Bharata!

«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père, la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme, pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur, Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire une chose agréable à Kêkéyî.