«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre, Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions: «Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père: «Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre, m'a-t-il dit, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire, fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la parole de ton père.»
«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui répondit: «Je le ferai!» en présence de son père. Râma est toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, saint brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle. Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc à la main, Râma, qui s'en allait dans le bois de son exil.
«Ainsi, une seule parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, en attendant, dis-moi quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
À ces mots de Sîtâ, la charmante épouse de Râma, le vigoureux Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû. C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs; je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don incomparable, celui de prendre à mon gré toutes les formes et de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est encore plus célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la nature de mes œuvres[26].
Note 25: C'est-à-dire Decem habens colla.
Note 26: Râvana veut dire qui fait pleurer.
«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ, la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément creusés, elle porte comme une aigrette de palais et de belles terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî, la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint imite la couleur des sombres nuages.
«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de revenir jamais habiter ces bois.»
À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi, à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de toucher les rayons du soleil!
«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie, c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en fureur même!