«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la différence qui existe de toi à mon noble époux!
«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main, ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler la foudre!»
C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a brisé.
Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la hideuse réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion, les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les cheveux enflammés.
Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan comme une coupe: je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis ton maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui je veux les biens que l'on désire!»
Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux la brillante Rohinî[28].
Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.
Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma! Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des Rakshasas, ton dernier soupir!»
À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages. Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À moi Lakshmana!»
À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.