Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé de ses ânes merveilleux. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de sa carrière.

Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!» mais son mari errait au loin dans les bois et ne pouvait l'entendre.


En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le monarque des oiseaux, Djatâyou, à la grande splendeur, au grand courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation, entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son cœur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa vieille amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.

Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère, s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile, tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit à planer sur la route de son char:

«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance, et tu n'en sortiras point vivant!

«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil, d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!

«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son épouse?

«Lâche promptement l'auguste Vidéhaine, ou je vais te consumer de mon regard épouvantable, destructeur, incendiaire, comme Vritra fut consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour amener sa ruine!

«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui, ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»