À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, agitant ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança furieux sur le roi des oiseaux.
Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande force, qui luttent sans peur l'un contre l'autre.
Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat sans bouger ces dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère, déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres. Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant les deux ailes sur la tête de son ennemi, il en battit avec une fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un agile essor.
Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines: le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta son cadavre hors du véhicule fracassé.
Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui crièrent-ils.
Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours, Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint ce langage au ravisseur:
«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana, et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas davantage!»
À ces paroles fières, le plus éminent des oiseaux lui répondit sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de vigueur, de puissance et ton plus grand courage: cruel, tu ne t'en iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente, vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»