À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés, le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue avec impatience, quand le conducteur est monté dessus et lui fait sentir sa pointe. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant, Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui donnaient son bec, ses pattes crochues et ses grandes ailes, il arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans tous les yeux de ses dix têtes.
Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds, abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le roi des vautours.
Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne dura qu'un instant. En effet, Râvana, dégagé, leva son épée, il perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la Vidéhaine, profondément affligée, courut à lui comme elle eût fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»
Une et deux fois elle appela Râma, et Kâauçalyâ, sa belle-mère, et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait en vain ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»
Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux comme pour trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante, isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans sa béatitude: «Le crime est consommé!»
Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana, jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une montagne, dont la cime est embrasée par le feu.
En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après qu'elle a percé un sombre nuage.
Un pied de la belle Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque d'éclairs.