Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois, retourna chez lui.
Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, qui s'était caché dans ses formes; au cri, que le Démon avait jeté en expirant: «À moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, imitant la mienne, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des Rakshasas!»
Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide inquiet rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre. Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle, m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais, frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»
Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi, la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte, infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée inattenduevers moi, après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon âme en y jetant soudain le soupçon d'un horrible forfait. À peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon cœur, Lakshmana, trembler mon œil et mon bras gauches.»
À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré, que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots: «Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble Démon avait jeté au loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse mettre, Sîtâ, ton époux en danger.
«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche, imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés: «Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» C'est là précisément ce dont je me défie! Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: oui! il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner sur lui une bataille!»
«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton cœur est placé en moi: tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa femme!»—Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de colère.»
Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse, l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami, de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la voix mordante d'une femme courroucée.»
À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux rire de mon inquiétude, que la vive douleur, où ton absence m'a jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande, répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang, pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de la terre!