«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma Vidéhaine, que deux Rakshasas impurs se disputaient. Que devint, hélas! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?

«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme le soleil dans sa jeunesse du matin? À qui fut ce parasol zébré de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé? Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux visages de vampires?

«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine, Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur le front du couchant?»

Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y rencontra pas la fille du roi Djanaka.

Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.

Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma, secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer celle qu'ils cherchaient.

Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par ce monstre! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise, bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!

«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son tonnerre!»

À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!

«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine, abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé. Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.