Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur le dos gazonné des montagnes, ces héros continuent leur voyage le premier jour dès l'aube naissante.
Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de la Pampâ.
Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son enfance du matin. En contemplant cette rivière limpide, fortunée, charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la création à la voix des rishis.
La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit assiégé de mille pensées, le roi des singes résolut de quitter la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme; et, le cœur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les points de l'espace.
Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»
Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre cime de la montagne.
Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une continuelle inquiétude.»
À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en ces paroles d'une grande beauté: «Au cœur de qui n'entrerait pas la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître: mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent ici.»
Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les deux Raghouides.