«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî demanda et reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, la seconde épouse, obtint le don qu'elle avait préféré, vaillant fils de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux femmes.

«Quand il se fut écoulé un assez long temps, la première des épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas. Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était une verte calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les soixante mille fils.

«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années, ils atteignirent dans cette couche au temps de l'adolescence. Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur et pareils en courage.

«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole gracieuse.

«Ensuite et longtemps après, noble fils de Raghou, cette pensée naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre le sacrifice d'un açwa-médha.»

«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand, saint, renommé, habité par un noble peuple.

«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste char.

«Tandis que l'attention du roi était absorbée dans la célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:

«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à ce ravisseur et que tu nous ramènes le cheval; car son absence est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun défaut.»

«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une juste colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers, soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, dis-je, le tuer, ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!