Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du trait acéré que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite, ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face glacée de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé comme une liane roulée autour d'un grand arbre.
Quand l'aîné des Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: c'est assez! car, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir, l'utile et l'agréable.
«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort donnée le fruit amer de son œuvre: que l'on célèbre maintenant les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est rentré dans le devoir, à la fin de sa vie, le Paradis lui fut donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»
Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes, parentes du mort, suivent, poussant des cris, le cercueil du roi des simiens.
Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.
Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne, environnait de ses ondes; et, l'ouvrage terminé, les principaux des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent, déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans le recueillement.
Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, ton enfant, accablé sous le poids du chagrin?
«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»
Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris, fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la grande vigueur.