Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.

Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville, sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre, poussèrent à l'envi le rugissement des lions.

Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la voix de Târâ avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour délibérer avec ses ministres.

Le plus éminent des conseillers, Hanoûmat, le fils du Vent, commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels: «Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux, Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»

À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père adoptif: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche; fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la cause de sa colère.»

Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide. Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les insinuations d'une faute dont je suis innocent.

«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa faveur

À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de ses ministres quadrumanes:

«Il n'y a rien d'étonnant, souverain des tribus simiennes, à ce que tu n'aies pas oublié cet éminent service tout de bienveillance; car ce fut pour le seul plaisir de t'obliger que ce héros de Raghou tendit son grand arc et donna la mort à Bâli d'une force égale à celle du puissant Indra. Le Raghouide est irrité de l'indifférence que tu lui montres de toutes les manières, je n'en fais aucun doute; et c'est pour cela qu'il t'envoie son frère, ce Lakshmana, de qui la société ajoute à sa fortune.

«Il te faut supporter, ô le plus grand des singes, les paroles amères du magnanime Raghouide, qui t'a rendu un bon office et que la perte de son épouse ravie abreuve de chagrin. Je ne connais pas un moyen plus convenable pour toi que d'aller, les mains jointes, conjurer Lakshmana. Pénétré de cet axiome, prince: «Que les ministres doivent parler avec liberté,» j'ai mis de côté la crainte et j'ai tenu devant toi ce langage salutaire.»