Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi, qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile, vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour: «Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis, dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.
«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton ami; tu oublies que le moment est venu pour aller à la recherche de sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir, s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier: veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»
À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à propos, que, maître de lui-même et plein de cœur, il prit aussitôt sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide, se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de cœur. Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment sur la vie: telle est ma sentence!»
Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé, Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté, laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au succès:
«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!
«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole, soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.
«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule pas stérilement.
«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat avec toi, la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille avec toi!»
Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux, se dirigea donc lestement vers la cité des singes. Bientôt il aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande vigueur, hauts comme des montagnes, les yeux attentifs au signe du maître. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.