«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces variées des reptiles et des poissons.
«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là: l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait, comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivî.
«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par la vertu de cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. Tout au long de ses rives, les Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier nageait dans l'allégresse.
«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière, comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre, parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char triomphal de Bhagîratha.
«De même, tous les animaux, qui vivent dans les eaux, accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles:
«Tigre saint des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. En mémoire de lui, ce réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge à la gloire.
«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel Sagara, c'est-à-dire la mer, aussi longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque, deviendra même ta fille.
«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, comme elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ[6].
Note 6: Allusion à l'étymologie du mot Gangâ, où l'on trouve, dans ses composants, gâ, iens, et gam pour gâm, le gên, attiquement gan, des Grecs, terram; c'est-à-dire, celle qui va, ou la rivière, qui vient du ciel sur la terre.
«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur de tes ancêtres; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux Sagara, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela son désir.