«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres abattus par son arc magnanime.
«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui l'environne de ses plus religieux honneurs.
«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme, mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur.»—Ensuite, tous ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, comme eux, envie d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré, ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.
«Maintenant je vais montrer au vaillant Râma et à son frère Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le sein d'une femme.»
Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au fils de Kâauçalyâ!»
À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font aussitôt voiturer l'arc géant par des serviteurs actifs. Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit roues.
Le roi Djanaka, se tournant vers l'anachorète et vers les Daçarathides, leur tint ce langage:—«Brahme vénéré, ce que l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde si religieusement, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que ni les chœurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les Rakshasas, personne enfin des êtres plus qu'humains n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»
À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec lui sa flèche indomptée!»
Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui, où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai toute ma force à tirer cet arc divin!»
«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant, la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant, à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre sourcilleux.