Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du roi Daçaratha, le fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche, et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:
«Va, bel enfant, sous une heureuse étoile, au palais de ton aïeul; mais écoute, avant de partir, mes avis, et suis-les, mon chéri, avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine du bonheur et de la vie: que les brahmes soient donc pour toi, dans toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les brahmes furent de vrais Dieux, habitants du ciel; mais les Dieux supérieurs, mon fils, nous les ont envoyés, comme les Dieux de la terre, dans le monde des hommes, pour éclairer la vie des créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.
«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, dans mes regrets de ton absence, au moins faut-il que mon âme soit consolée en apprenant que tu vas bien!»
Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les épouses du roi, ses mères, il partit, accompagné de Çatroughna.
Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis arrivé.»
Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer, comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans les faubourgs de sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale, soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux portes de la ville Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée dans la ville.
Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels heureux.
Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône. Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien, ami des faibles, réfugiés sous sa protection, reconnaissant, aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit, ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un langage affectueux.
Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de bonnes mœurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat, il avait un grand cœur, une grande énergie, une grande âme: en un mot, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur, d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.