Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma couronne et prince de la jeunesse.»
Cette idée s'agitait sans cesse dans le cœur du monarque sage: «Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, ma gloire, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me conduit cet âge avancé.»
Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses, instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme héritier de ta couronne.»
À ce discours, tel que son cœur l'avait souhaité, il dissimula son désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je suffis à gouverner la terre avec justice?»
Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de ton fils. Il est doux, il a des mœurs honnêtes, une âme céleste, une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de tes sujets.
«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous, triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.
«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, toute chose enfin va bien chez nous.
«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au cœur plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices par ses vertus!»
Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit: «Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené Râma dans ce lieu même.
Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde, s'échelonnèrent sous leur auguste suzerain Daçaratha, comme les Dieux sont rangés sous Indra, le fils de Vasou.