Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la belle Vidéhaine, son épouse, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra dans le sanctuaire domestique. Alors il mit sur sa tête, suivant la coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte continence avec la charmante Vidéhaine sur un lit de verveine, jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.

Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son appartement.—Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et, revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des brahmes.

Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins, n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières lueurs du matin.

Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille, sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix se modulent pour le délicieux plaisir de l'âme et des oreilles.

Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, désertant le jeu, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince, les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale; et, par une sage prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.

Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards, ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.

À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses trésors comme une pluie de largesses?»

Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus. C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère de Râma si heureuse.»

À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain, transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un abîme!»

Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son tour cette demande: «Pourquoi es-tu si en colère, Mantharâ? Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter: en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage bouleversé.»