La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil que lui inspirait la force de sa prospérité.
Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée, ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur, l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est éclipsé.
Or, quand il eut fait connaître le jour et l'instant où l'onction royale serait donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son gynœcée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là, ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre, abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée d'un chasseur a blessée.
Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui la respiration sanglotante ressemblait aux sifflements d'un serpent, le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il pas rendu? Pourquoi, femme naguère si heureuse et maintenant si désolée, pourquoi, à ma très-vive douleur, es-tu couchée sur la terre nue et dans la poussière, comme une veuve sans appui, en ce jour où mon âme est toute joyeuse?»
Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux, répondit sur-le-champ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense de personne, magnanime roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je t'expliquerai ce qu'est mon désir.»
À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince, qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au vœu conjugal, elle si attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime plus que toi!
«Je m'arracherais ce cœur même pour te le donner: ainsi, ma Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus balancer: je ferai ta joie; oui, je le jure par toutes mes bonnes œuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.
«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée! Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther, le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, qui abhorrent les clartés du jour, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter nos maisons; que les êtres animés, d'une autre espèce et de quelque nature qu'ils soient, connaissent la parole échappée de tes lèvres!