«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»

Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur des grâces, mais aveuglé par l'amour:

«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, mon fils, reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»

Ce langage de Kêkéyî blessa au cœur le puissant monarque, et son poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle, quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé au milieu du cœur par la flèche des cruelles paroles, il fut à l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.

Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ? Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?

«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial. C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels: tu le vois! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi grâce!»

Le cœur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds de sa femme, dont les mains, pour ainsi dire, serraient son cœur d'une pression douloureuse, et, d'une voix sanglotante, il jetait ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»

Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs, elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces deux grâces, hésites-tu à m'en donner l'accomplissement

Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie, goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et Râma, ce fier éléphant des hommes, banni dans un bois!

«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de toutes les vertus!—Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au milieu des forêts!