«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme, homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le monde, comme un criminel!»

Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui parut aussi longue que cent années.

À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au fond du cœur: eh bien! sois contente, femme au gracieux sourire, voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors l'exil de Râma: oui, tout ce qui est à moi, ou même si tu la veux, ma vie!»

Ainsi conjurant et conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes et dont les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par les formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota dans la tristesse et le trouble de son âme.

Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil de son fils tourmentait son cœur, et tombé sans connaissance sur la terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de rester ferme dans la vérité de ta promesse.

«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je m'étais dit, car je pensais te connaître: «Sa parole est une vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une colombe, s'arracha le cœur à lui-même, pour ne pas manquer à sa promesse, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter, après cette vie, dans les demeures célestes.

«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, dis-je, m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais, ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»

Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou, dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.

Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité! Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi des tiennes, auguste dominateur de la terre!»

Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, vœux accoutumés pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu, conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»