Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua également ceux de Kêkéyî.

À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.

Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût touché du pied un serpent.

Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»

Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage: «Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»

Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père, satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux conserver à ton père sa haute renommée de sincérité dans les promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ des anachorètes

Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.

Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité, noble reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»

Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur, ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en doute pas, vaillant Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de ton père.»

Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.