Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies, Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est impossible que je vive, privée de toi.»
À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir, à lui, qui était, pour ainsi dire, le devoir même incarné: «Il ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père. Je te prie, la tête courbée à tes pieds, d'accepter mon excuse; j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter les forêts?
«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»
Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ, il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.
«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!
«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des richesses: le devoir se tient immuable.
«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs, conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»
Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont l'amitié augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je reverrai sain et sauf tes pieds augustes. Que je m'en aille avec ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par mes bonnes œuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière; daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»
Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre son cœur.
Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir, la reine Kâauçalyâ, sa mère, lui tint ce discours, le cœur déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur: