«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne, écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par mes pénibles vœux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon ennemie, le bonheur de voir ses vœux réalisés.
«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible, Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui, arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi, mon arbre à l'ombre délicieuse, aux branches pleines de fruits.
«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes droits.»
Alors, déployant tous ses efforts, le vertueux rejeton de l'antique Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité ne peut aller jusqu'à m'empêcher de lui obéir. Daigne, reine, ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans surajoutés à neuf années.
«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom de ton époux.
Note 12: Le seigneur, un des noms de Çiva.
«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta permission bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi, calme-toi et ne t'afflige pas.
«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille donc pas, dans ton amour aveugle pour moi, t'insurger contre l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans mon esprit, qui l'a conçue naturellement.
«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse encore ce conseil. Il te faut considérer Bharata comme moi-même, et tu dois, par affection, voir une sœur dans Kêkéyî.
«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime Bharata.