«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là, dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une vérité?
«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour l'habitation des forêts solitaires.»
Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.
À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»
À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est toujours son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien naturellement. Tu obtiendras même de Bharata une vénération supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas mon père d'une trop vive douleur.
«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de mon absence.
«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux et l'espérance de mon retour. Oui! c'est dans la compagnie de ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»
À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés de larmes:
«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront un jour. Oui! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à faire. Va donc, suivi de la félicité!»
Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme; et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.