Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.

Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la modestie.

À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec l'astérisme Poushya, influence sinistre, qui afflige ton esprit? Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage? Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits? Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes, les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse? Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure dans l'étude sainte des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce noble front la consécration royale?

«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, nous apportant la fortune et la victoire, un coursier d'une beauté non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes prospères?»

À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi. Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et veuille bien me donner congé.

«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata. En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les forêts: ainsi, fais-toi un cœur inébranlable! Quand je serai parti, noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire, ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.

«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un cœur sans partage à ma bonne mère, accablée sous le poids de la vieillesse et par la douleur de mon exil.»

Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans l'autre vie, le fruit né des œuvres, qui sont propres à lui-même. Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père; chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour lui-même, sans partage avec un autre. Seule, l'épouse dévouée à son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou, ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma résolution dernière. Si tu as tant de hâte pour aller dans la forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant de mes pieds, afin de t'ouvrir un passage, les grandes herbes et les épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce bonheur; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui reste au fond du vase après que l'on a bu: emmène-moi, héros, emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois, aux chars de nos Dieux, que dis-je? au ciel même. Accorde-moi cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois, heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y couler mes jours avec toi, que dans les palais du bienheureux Indra.

«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel préféré.»