«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence, qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes vœux et tes mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts? Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et la chaleur du soleil, ton corps si frêle épuisé de jeûnes et de pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble à mes souffrances.
«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon cœur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus éloignée de ma pensée!»
À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les yeux baignés de pleurs:
«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement pour toi, cher et noble époux, les montre à mes yeux comme autant d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur naturellement des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois. Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là d'ailleurs vaut mieux pour moi que vivre ici!
«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont dit ces hommes véridiques, ton sort, jeune Sîtâ, est d'habiter quelque jour une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter dans mon cœur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.
«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa vérité.
«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, noble Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est mon brûlant désir.
«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en doute pas!»
À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.
Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée, Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil; mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les peines semées dans un séjour au milieu des bois.