La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses pour la consoler:
«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante. Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage, t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de répudier sa gloire.
«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire toujours ce qui est agréable à ton cœur, ô femme digne de tous les respects!
«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi Djanaka!»
Joyeuse et au comble de ses vœux, l'illustre dame, obéissant à l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à distribuer aux plus sages des brahmes les vêtements superbes, les magnifiques parures et toutes les richesses.
Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole, il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami; je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois: en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant fardeau.»
Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»
Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné, la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui soutiendra nos mères, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre femme? Ce monarque des hommes, qui versait à pleines mains ses grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé sous le pouvoir d'un autre amour. Un jour, enivrée par les fumées de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»
Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible à Kâauçalyâ d'entretenir, pour sa défense, plusieurs milliers d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.
«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»