À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi, ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres années.»
À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et par moi!»
À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes: «Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne nous lier ensemble au devoir: oui, veuille bien, ô toi, qui donnes l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir maintenant par amitié pour moi!»
À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force, le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi quelques mets délicieux et savouré le plaisir de mes richesses; quand tu auras consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, eh bien! tu partiras.»
Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que m'abstenir jusqu'à demain.
«Qu'elle soit donnée à Bharata, cette terre que j'abandonne, avec ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté, j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre, à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince, mon cœur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie, dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta séparation d'avec moi!»
Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses. Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous ses désirs comblés au fond même des bois!»
Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque: «Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras un roi menteur!»
Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même, son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes Raghouides!»