«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit, il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la tête.

Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha et qui jouissait de la plus haute estime auprès du puissant roi, s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà, reine, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas seul ou bien nous tous!»

«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots, les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»

«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»

Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix, que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette couronne avec ton Bharata!»

Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et, s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.

Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana, dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce vile sous les yeux de son père.

À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.

Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas: «Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour de moi ces vêtements d'écorce?»

À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement. La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer, car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette écorce vile, comme une mendiante sans appui, celle qui avait pour appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh! la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en fut complètement brisée par la douleur.