«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que la pensée qui veille ici et dans sa tristesse, ne peut céder au sommeil. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché par terre avec Sîtâ?
«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux, ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de pénitences, au prix même de plusieurs grands vœux, le seul fils du roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de son père!
«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera bientôt veuve!
«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à l'heureux Bharata, à lui, resté seul, d'honorer mon vieux père avec toutes les cérémonies funèbres?
«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours délicieuses, où l'on aime à rester indolemment; cette ville, encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités, embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite confusément un peuple florissant et joyeux!
«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si pieux observateur de la foi donnée!»
Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma, le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana, son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite, après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma: «Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau, que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans la barque ma chère pénitente Sîtâ.»