«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, lui dit-il, un prince équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma, le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses parents.»
Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je fasse pour toi?»
À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta majesté.»
Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise, Râma lui tint ce langage:
«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète enfin et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.—Car c'est l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles coursiers.»
Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché sur la dure, coula doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté de la vie que ses plaisirs.
Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui veillait, sans fermer l'œil un instant, sur le sommeil de son frère: «Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit à la garde du généreux Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la vérité!»