Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.

Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le noble conducteur, voyant la nuit toute venue; prépara de ses mains, aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord de la rivière.

Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que nous à cœur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi tranquillement que sous leurs toits.

«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits à chercher un lit au pied des arbres.»

Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»

Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siège, conducteur du char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers! Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»

À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre, il alla, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.

Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons d'exil, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en revinrent eux-mêmes à la ville.

Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste, très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins, dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.

Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons halte ici aujourd'hui. En effet, voici, pour nous abriter, non loin du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et de jeunes pousses: demeurons cette nuit ici même, conducteur!» «Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux, descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.