«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles: d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui agite maintenant tout mon corps?»
Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à sa personne les gardes et les concierges des portes.
Quand il vit, dans son intérieur, cette noble ville, souillée dans ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues, ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête courbée sous le poids de son triste pressentiment.
Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et, comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi, Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança précipitamment de son siège, les yeux épanouis par la joie. Entré d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant Bharata, courbant la tête, prit ses pieds avec respect. Elle, à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de lui adresser les questions suivantes:
«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que mon frère Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.
«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé par les messagers envoyés du roi, mon père! Mais daigne maintenant répondre aux demandes que je désire t'adresser.
«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»
À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes œuvres.»
À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre sapé au tronc.
«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les effets du chagrin, ne s'abandonnent point ainsi aux gémissements. Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha, ton père, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité, s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon fils, à déplorer sa fortune.»