Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde inquiétude.—Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve. Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas, seigneur! tu n'es plus!»

À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles; hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine, elles s'approchent du monarque.

Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de tous côtés les femmes du gynœcée se remirent de groupe en groupe à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées. Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées du gynœcée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes parts.

Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect des sièges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, comme une flèche, dans cette royale maison.

Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile, il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le corps inanimé du souverain.

Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.

Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha, Djayanta, et dit à ces trois messagers:

«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève le palais du roi des Kékéyains; et là, dépouillant vos airs affligés, il vous faut parler à Bharata comme d'après un ordre même de son père. «Ton père, lui direz-vous, et tous les ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles: «Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au ciel.»

Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une vitesse soutenue par la vigueur.

Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher, la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa splendeur est comme effacée.